19
Deux nuits, en traversant ce pays, nous décidâmes de nous priver des commodités du caravansérail le plus proche pour camper seuls à la belle étoile. C’était une situation que nous serions amenés à renouveler assez souvent par la suite, quand nous arriverions dans des régions moins peuplées, aussi mon père et mon oncle estimèrent-ils qu’il était bon que j’expérimente ce mode de campement tant que le terrain était propice et le temps clément. Il faut l’avouer aussi, nous commencions tous trois à être lassés de la crasse et du sempiternel mouton rôti. Ces deux soirs, nous pliâmes nos couvertures pour en faire des lits et utilisâmes nos selles comme oreillers, nous cuisinâmes au feu de bois, en laissant nos montures paître librement, ayant juste pris soin au préalable d’entraver leurs antérieurs afin qu’elles ne s’aventurent pas trop loin.
J’avais déjà acquis de mes chevronnés aventuriers de père et d’oncle différentes « ficelles » du voyageur. Ils m’avaient, par exemple, bien recommandé de transporter séparément, dans deux paniers de selle distincts, mes affaires de couchage et mes vêtements de jour. Tout itinérant étant contraint, dans chaque caravansérail, de faire usage de ses propres couvertures, celles-ci finissent immanquablement par être infestées de puces, de poux et de punaises. Aussi, chaque matin, en sortant du lit, je me mettais nu et me débarrassais des bestioles avant d’enfiler mes vêtements soigneusement préservés de cette infection. Neufs ou usés, ils restaient sains. Lorsque nous campâmes seuls, j’appris d’autres astuces. Je me souviens notamment que la première nuit où nous étions ainsi au bivouac, je m’étais mis à emboucher l’une de nos gourdes de cuir pour y boire longuement, lorsque mon père m’arrêta.
— Pourquoi ? lui demandai-je. Nous avons près de nous l’une des quatre rivières bénies de l’Eden, il nous sera facile de l’y remplir...
— Mieux vaut t’habituer à la soif tant que tu as de l’eau autour de toi. Quand tu la ressentiras, il te faudra l’endurer. Attends un peu, je vais te montrer quelque chose.
Coupant à l’aide de son couteau quelques branches épineuses d’un jujubier voisin réputées brûler d’une flamme vive et chaude, il composa un feu de branchages qu’il laissa se consumer jusqu’à en obtenir des morceaux de charbon de bois pas encore réduits en cendres. Il en mit de côté une bonne partie et déposa sur les braises restantes d’autres branches afin de relancer le feu. Il laissa refroidir les fragments prélevés, puis les réduisit en poudre, les enveloppa dans un linge qu’il disposa comme un tamis sur l’ouverture d’une des jattes en terre cuite que nous transportions. Il me tendit une autre jatte et m’envoya la remplir de l’eau de la rivière.
— Goûte cette eau, me demanda-t-il ensuite. L’ayant fait, je rendis mon verdict :
— Boueuse. Elle contient quelques insectes mais n’est pas mauvaise.
— Regarde. Je vais la rendre meilleure.
Il la versa tout doucement à travers le filtre de charbon de bois posé sur la seconde jatte. Quand il eut achevé son lent transvasement, je goûtai l’eau recueillie au fond de la jatte.
— Ah... Elle est pure et agréable au goût, elle semble même plus fraîche.
— Retiens bien cette pratique, recommanda-t-il. Il t’arrivera souvent de trouver l’eau de ta source putride ou susceptible d’avoir été empoisonnée. Ce procédé la rendra pour le moins potable et inoffensive, si ce n’est délicieuse. En revanche, dans le désert, là où l’eau est le plus souvent souillée, il n’y a pas de bois pour confectionner le charbon dont tu auras besoin. Aie donc soin d’en transporter toujours une petite quantité avec toi. Il pourra être réutilisé plusieurs fois avant que, saturé, il ne devienne inopérant.
Nous ne campâmes pas plus de deux fois seuls sur les bords de l’Euphrate, parce que si mon père était capable de purifier l’eau de ses scories, il n’était pas en mesure d’empêcher les oiseaux de voler. Or, je l’ai signalé, les aigles dorés abondaient en cette région.
Le jour auquel je fais référence, mon oncle était tombé par hasard, dans l’herbe, sur un gros lièvre qui, surpris, était resté tapi devant lui, paralysé et tremblant. Sautant sur sa proie sans perdre une seconde, son couteau sorti, mon oncle avait tué l’animal. Etant pour une fois pourvus en viande susceptible de nous changer du mouton habituel, nous avions décidé de camper seuls. Mais lorsque mon oncle eut mis en broche le lièvre dépecé sur un bâton de jujubier et que le délicat fumet de la cuisson eut commencé à s’élever dans les airs, nous fumes aussi saisis que le lièvre l’avait été dans l’herbe.
Du ciel nocturne qui nous environnait surgit soudain un lourd et chuintant frou-frou. Avant que nous ayons eu le temps de lever la tête, une sombre masse brune s’abattit en position arquée sur les flammes du foyer, les couvrant un instant, puis s’arracha aussitôt vers le ciel, avalée par l’obscurité. Au même instant, le feu fusa en tous sens, éparpillant braises, cendres et étincelles, et notre lièvre fut emporté avec sa broche, tandis qu’un strident hurlement de triomphe perçait le ciel : kya !
— Malevolenza ! rugit mon oncle, brandissant au-dessus des restes du foyer une longue plume. Salopard d’aigle chapardeur ! Cinq cent mille diables !
Ce soir-là, nous dûmes nous contenter de la dure viande de porc séchée que nous avions sortie de nos sacs.
Le même incident ne fut pas loin de se reproduire lors de notre second campement. Cette fois, nous avions acheté à une troupe de bédouins arabes un cuissot de chamelon fraîchement abattu. Quand nous commençâmes à le faire griller, les aigles, toujours à l’affût, le repérèrent, et l’un d’eux fondit sur la viande. Cette fois, au premier son de plumes qui froissa l’air au-dessus de nous, mon oncle effectua un plongeon spectaculaire au-dessus du foyer pour protéger le quartier de venaison en train de cuire. Cela sauva notre repas mais faillit nous coûter l’oncle Matteo.
L’envergure d’un aigle excède celle d’un homme, et son poids est équivalent à celui d’un gros chien adulte. Aussi, lorsqu’il attaque sa proie – quand il plonge, comme disent les fauconniers –, il constitue un redoutable projectile. C’est ainsi qu’il heurta mon oncle à l’arrière du crâne, heureusement des ailes et non des ergots, mais le coup fut assez violent pour l’envoyer s’étaler dans le feu. Mon père et moi l’agrippâmes et le tirâmes aussitôt en arrière, évacuant par des tapes précipitées les braises fumantes qui commençaient à consumer son aba. Il secoua une ou deux fois la tête, sonné, avant de recouvrer ses sens. Après quoi il se mit à jurer copieusement, jusqu’à ce qu’il s’arrêtât, saisi d’une irrépressible quinte de toux. Pendant ce temps, j’agitais ostensiblement au-dessus de la viande crépitante une lourde branche afin de maintenir les aigles à distance, ce qui nous permit de la cuire à point et de la déguster. Mais nous convînmes que, tant que nous serions dans cette zone, il faudrait passer outre notre répulsion et nous soumettre au confort sommaire des prochains caravansérails qui s’offriraient.
— Vous avez été fort sages d’agir ainsi, déclara notre tenancier, la nuit suivante, alors que nous avalions un énième repas de mouton et de riz.
Nous étions ce soir-là ses seuls clients, aussi conversait-il avec nous en balayant sur le pas de sa porte la poussière accumulée durant la journée. Il se nommait Hassan Badr ad-Din, ce qui ne lui seyait guère, ce nom signifiant « Beauté de la lune vertueuse ». Il était noueux et desséché comme un vieil olivier. Il avait la face aussi tannée et ridée que le cuir d’un tablier de cordonnier, et un fin halo de barbe flottait en vaguelettes sur son visage, comme s’il ne réussissait pas vraiment à s’y fixer.
— Il n’est pas bon de dormir à la belle étoile, sans protection, sur les terres des Mulahidat, j’ai nommé les Égarés.
— Qu’entendez-vous donc, par ce mot d’égarés ? m’enquis-je, léchant un sharbat si amer qu’il devait avoir été fait à partir de fruits verts.
Beauté de la lune vertueuse était à présent entré dans la pièce, jetant au sol des giclées d’eau afin d’y fixer la poussière résiduelle.
— Vous avez sans doute entendu parler de ceux que l’on nomme les haschischin. Ces assassins, vous savez, qui tuent sur l’ordre du Vieux de la Montagne...
— Quelle montagne, d’abord ? grogna mon oncle. Cette contrée est plus plate qu’une mer d’huile.
— On l’a toujours appelé ainsi, le cheikh ul-Jibal, bien que personne ne sache au juste où il demeure. Nul ne sait si son palais est situé sur une montagne ou pas.
— Il n’est plus en vie, précisa calmement mon père. Ce vieillard malfaisant a été tué par l’ilkhan Hulagu, lors du dernier passage des Mongols il y a une quinzaine d’années.
— Exact, admit la Beauté hors d’âge. Mais pas juste pour autant. Vous parlez là de Rokn ed-Din... Mais il y a toujours un nouveau Vieux de la Montagne, vous savez.
— Je l’ignorais.
— Oh si, pourtant. Et un vieil homme continue de diriger les Mulahidat, bien que certains des Égarés fussent sans doute devenus eux-mêmes des vieillards, à présent. Il loue leurs services aux croyants intéressés. J’ai ouï dire que les Mamelouks d’Egypte avaient payé très cher pour qu’un « haschischin » assassine ce prince anglais qui est à la tête des croisés, par exemple.
— Eh bien, c’était un mauvais placement. L’Anglais a tué celui qu’on avait envoyé pour l’abattre.
Beauté haussa les épaules et affirma :
— Un autre prendra sa place, puis un troisième, jusqu’à ce que ce soit fait. Le Vieux de la Montagne commandera, et ils obéiront.
— Pourquoi ? demandai-je, tout en déglutissant une boulette de riz au goût saumâtre. Qu’est-ce qui peut pousser un homme à risquer sa vie pour le bénéfice d’un autre ?
— Ah, pour comprendre cela, jeune cheikh, vous devez connaître un passage du saint Coran. (Il vint alors s’asseoir à notre nappe comme si cette question le passionnait.) Dans ce livre, le Prophète – la bénédiction et la paix soient sur lui – fait une promesse aux hommes de foi. Il garantit que tout homme, s’il est dévoué corps et âme, connaîtra au cours de sa vie au moins une nuit miraculeuse, la Nuit de tous les possibles, durant laquelle ses désirs les plus fous seront satisfaits. (Le vieil homme tâcha de donner à ses rides l’aspect d’un sourire, arborant un curieux mélange de félicité et de mélancolie.) Une nuit entière de bien-être et de luxe, une nourriture de rêve, des boissons à l’avenant et du banj à volonté, avec des jeunes filles et des garçons accommodants qui représentent toute la beauté, toute la fraîcheur et la virilité nécessaires à l’accomplissement d’un parfait bonheur physique partagé en toute volupté... En voilà assez pour faire de n’importe qui un allié dévoué jusqu’à la mort, dans le seul espoir de vivre ou de revivre cette Nuit de tous les possibles...
Il s’interrompit, apparemment perdu dans sa rêverie. Après un moment de silence, oncle Matteo observa :
— C’est un rêve assez tentant, en effet. Beauté rétorqua, détaché :
— Les rêves ne sont que des images peintes sur le livre du sommeil.
Un nouveau silence s’installa, puis je repris la parole :
— Mais je ne vois vraiment pas le rapport avec...
— ... le Vieux de la Montagne, balbutia-t-il, comme s’il revenait à lui brutalement. Cette nuit féerique, il vous l’offre, avec la promesse de son recommencement si vous lui obéissez.
Nous échangeâmes des regards amusés.
— Vous doutez ? Vous avez tort, ajouta-t-il, irrité. Le Vieux de la Montagne, ou à défaut l’un de ses recruteurs Mulahidat, se charge de trouver un homme aux qualités requises – j’entends par là suffisamment fort et intrépide – et incorpore une puissante dose de banj dans sa nourriture ou sa boisson. Dès que l’homme a sombré dans le sommeil, il est transporté au château ul-Jibal. Au réveil, il se retrouve dans le plus beau jardin qu’on puisse imaginer, environné de charmantes dames et de gracieux compagnons. Ces créatures de rêve le rassasient de mets délicieux et lui proposent autant de haschisch et de vins prohibés qu’il peut en désirer. Ils chantent et dansent de la façon la plus enchanteresse, lui dévoilant leurs poitrines affolantes, leurs ventres doux au toucher et leurs postérieurs provocants. Ils finissent par l’engloutir dans un océan de stupre et d’extase jusqu’à ce qu’il s’évanouisse à nouveau, et le ramènent durant son sommeil à sa vie antérieure, banale à souhait et désormais plus que jamais maussade. Comme l’est la vie d’un tenancier de caravansérail.
Mon père bâilla à s’en décrocher la mâchoire et, pensif, approuva :
— Je commence à comprendre... C’est un peu le coup de la carotte et du bâton, en fait.
— Exactement. Maintenant qu’il a goûté à cette Nuit de tous les possibles, il n’a de cesse que d’en retrouver les délices. Il le souhaite, il l’implore, il prie pour cela, jusqu’à ce que les enrôleurs reviennent et lui fassent jurer qu’il fera n’importe quoi pour cela. On lui assigne alors une tâche, par exemple celle de tuer un ennemi de la Foi, de voler ou de cambrioler pour garnir les coffres du Vieil Homme, ou de détrousser les infidèles qui ont osé s’introduire sur les terres des Mulahidat. S’il s’exécute correctement, il se voit offrir la merveilleuse récompense espérée. Et ainsi de suite, pour chaque nouvel exploit accompli grâce à cette extrême dévotion.
— Chacune de ces nouvelles nuits, fit observer mon oncle d’un ton sceptique, n’étant au fond rien d’autre qu’un nouveau rêve vécu sous l’influence du haschisch... Ce sont vraiment des égarés, en effet.
— Oh, le mécréant ! gronda Beauté. Expliquez-moi donc, par votre barbe, comment vous parviendriez, vous, à distinguer le souvenir d’un rêve délicieux et la mémoire d’une savoureuse expérience vécue ? Ils n’existent plus, tous deux, que dans votre mémoire. Si vous en référiez à un tiers, comment pourriez-vous prouver que l’un est arrivé pendant que vous dormiez, tandis que vous avez réellement vécu l’autre ?
Affable, Matteo répliqua :
— Je vous dirai cela demain matin, car pour l’heure je tombe de sommeil.
Il se leva et s’étira lourdement en bâillant de façon effrayante.
Il était un peu plus tôt que notre heure habituelle de coucher, mais comme mon père et moi-même bâillions aussi sans arrêt, nous suivîmes tous Beauté de la lune vertueuse. Nous étions ses seuls clients, il nous avait donc alloué à chacun une chambre privée, propre, nette et garnie de paille fraîche.
— Voilà, des chambres individuelles pour tous, afin que vos ronflements mutuels ne vous dérangent point, annonça-t-il obligeamment. Ainsi, vos rêves ne seront pas perturbés.
Il n’empêche, celui que je fis l’était particulièrement. Je rêvai que je me réveillais, comme les Egarés de l’histoire, dans un jardin idyllique rempli de fleurs plus belles que celles que je connaissais. Dans cet écrin coloré dansaient des créatures si sublimes qu’on n’aurait pu dire – et d’ailleurs, quelle importance ? — s’il s’agissait de filles ou de garçons. Dans la langueur de mon songe, je me joignis au groupe de danseurs et me rendis compte, comme c’est souvent le cas en pareille situation, que le moindre de mes mouvements, de mes pas et de mes déhanchements était d’une lenteur onirique, comme si l’air n’était plus que de l’huile de sésame.
Cette pensée me fut soudain si répugnante (même plongé dans le sommeil, cette horrible expérience me hantait encore) qu’instantanément le jardin ensoleillé se changea en un verdoyant couloir de palais, que je descendais à la poursuite d’une danseuse dont le visage était celui de Dona Ilaria. Virevoltante, elle entra dans une chambre, je la suivis par l’unique porte et l’attrapai là, puis... Son visage se métamorphosa soudain en celui d’un vieillard, couvert de verrues et d’une ombre de barbe pareille à une moisissure, qui d’une voix profonde et masculine prononça le mot « salamelèch ». Je compris soudain que je n’étais plus dans la chambre d’un palais ni dans celle d’un caravansérail, mais dans l’étroite et sombre cellule du Volcan de Venise. Le vieux Mordecai Cartafilo m’admonestait : « Pauvre Égaré que tu es, n’apprendras-tu jamais à te méfier de la beauté, lorsqu’elle est assoiffée de sang ? » Sur quoi, il me tendit un biscuit blanc et carré.
Ce dernier était d’une sécheresse suffocante, son goût me donna la nausée, si bien que je me relevai – mais vraiment, cette fois, dans ma chambre du caravansérail – pour découvrir que cet écœurement n’était pas seulement virtuel. À l’évidence, ce mouton que nous avions mangé était gâté ou la nourriture qui l’accompagnait avariée, car je me sentis d’un coup fort mal. Je rejetai mes couvertures et courus, à moitié nu, jusqu’à la petite pièce retirée où se trouvait le trou d’aisances. J’y penchai la tête, trop souffrant pour m’offusquer de l’odeur putride qui s’en dégageait ou pour craindre qu’un djinn malfaisant remontât des profondeurs dans le but de s’emparer de moi. Aussi silencieusement que je le pus, je vomis une repoussante masse verdâtre et, après avoir essuyé les larmes qui inondaient mon visage, je repris un peu mon souffle et revins vers ma chambre à pas feutrés. Le couloir passait devant celle de mon oncle, j’entendis marmonner quelqu’un à l’intérieur.
Encore assez étourdi de vertiges, je m’appuyai contre le mur et prêtai l’oreille. Le bruit que j’entendis était un mélange des ronflements de mon oncle et de mots susurrés à voix basse et sifflante. M’étonnant soudain du fait qu’il pût à la fois ronfler et murmurer, j’écoutai avec un peu plus d’attention. Les mots étaient du farsi. Je ne pus en capter exactement le sens, mais la voix se fit soudain plus sonore, alors que, surprise, elle s’exclamait :
— De l’ail ? Ces infidèles se prétendent marchands et ils ne transportent que des gousses d’ail sans valeur ?
Je poussai la porte qui n’était pas fermée. Elle s’ouvrit aisément sans émettre de bruit. A l’intérieur, une petite lumière se mouvait, et, en observant davantage, je reconnus Beauté de la lune vertueuse qui, éclairé d’une chandelle, fouillait sans vergogne les paniers de mon oncle entreposés dans un coin de la pièce. Le tenancier avait tout l’air d’un voleur décidé à nous détrousser. Ayant ouvert un paquet, il y avait trouvé des bulbes de crocus qu’il avait pris pour des gousses d’ail.
Plus amusé qu’ulcéré, je tins ma langue juste pour voir ce qu’il ferait ensuite. Toujours marmottant qu’il était persuadé que le mécréant avait pris avec lui sous ses draps sa bourse et ses biens les plus précieux, le vieil homme longea le lit, tâtant avec précaution les couvertures de sa seule main libre. Il sentit quelque chose et parla de nouveau à voix haute, littéralement stupéfait :
— Par les quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, mais cet infidèle est monté comme un âne !
Bien qu’encore chancelant et troublé, je faillis pouffer de rire, et mon oncle sourit, dans son sommeil, comme s’il appréciait la caresse.
— Non seulement il possède un zab impressionnant et non circoncis, continuait le voleur émerveillé, mais il est également doté – qu’Allah soit loué de Sa munificence, même à l’égard de ceux qui ne la méritent point – de deux sacs de couilles !
Cette fois, j’eus toutes les peines du monde à ne pas m’esclaffer bruyamment, mais, à cet instant précis, la situation cessa d’être amusante. Je vis luire dans la clarté de la chandelle l’éclat du métal : le vieux Beauté avait tiré de sous ses robes un couteau et l’élevait devant lui. Incapable de savoir s’il avait l’intention de circoncire le zab de mon oncle, de découper son scrotum surnuméraire ou même de lui trancher la gorge, je ne perdis pas mon temps à le vérifier. J’avançai vers lui d’un pas vif et, de mon poing fermé, lui assenai un grand coup sur la nuque. Je m’attendais à ce que le coup suffît à neutraliser le vieillard, mais il était moins délicat qu’il ne le paraissait. Il tomba de côté, mais roula au sol tel un acrobate pour s’en relever aussitôt et cingler vers moi la lame levée. Plus du fait du hasard que par dextérité, je parvins à lui saisir le poignet, le lui tordis violemment, réussis à lui arracher le couteau et en fis usage à mon tour. Il s’écroula au sol et y resta, plaintif et marmonnant je ne sais quoi.
L’échauffourée avait été brève mais pas silencieuse pour autant. Mon oncle n’avait toutefois pas été troublé dans son sommeil puisqu’il dormait toujours, un sourire angélique aux lèvres. Épouvanté par ce que je venais de faire tout autant que par ce qui avait failli arriver juste avant, je me sentis soudain terriblement seul dans cette pièce et j’eus besoin d’un soutien amical. Les mains toujours tremblantes, je remuai oncle Matteo, mais je dus le secouer comme un prunier pour qu’il revînt à lui. Je compris soudain que notre ennuyeux dîner, loin d’avoir été aussi banal qu’il en avait eu l’air, avait en réalité été copieusement assaisonné de banj. Sans ce cauchemar qui m’avait éveillé au danger tout en me permettant d’évacuer la drogue, il est vraisemblable que nous serions morts tous les trois.
Graduellement, lentement et comme à contrecœur, mon oncle reprit connaissance, sourit et murmura : « Les fleurs... les danseuses... ces doigts et ces lèvres jouant sur ma flûte... » Il battit alors des paupières et s’exclama :
— Dio me varda ! Marco, ne me dis pas que c’était toi ?
— No, zio Matteo, répondis-je, si troublé que je m’exprimai en vénitien. Tu étais en péril. Tu l’es encore. Je t’en prie, réveille-toi !
— Adrìo de vu ! lâcha-t-il avec humeur. Pourquoi m’as-tu arraché à ce merveilleux jardin ?
— Je crains qu’il ne se soit agi du jardin des haschischins. Et je viens de poignarder l’un de ces Egarés.
— Mais c’est notre hôte ! cria mon oncle qui venait de s’asseoir et de découvrir la forme effondrée sur le sol. Oh, scagaròn, qu’as-tu fait là ? Te reprendrais-tu pour un bravo, par hasard ?
— Non, tonton, regarde. C’est son propre couteau qui est enfoncé en lui. Il était sur le point de te tuer pour ta bourse de musc.
Comme je lui relatais les circonstances du drame, j’éclatai en sanglots. Penché sur le vieil homme, oncle Matteo l’examina :
— En plein dans le bide. Il n’est pas mort mais il en prend le chemin. Se tournant vers moi, il me dit gentiment : Allons, allons, mon garçon. Sèche tes larmes et va réveiller ton père.
Qu’il fût vivant, mort ou mourant, Beauté de la lune vertueuse ne valait pas la corde pour le pendre. Mais il était le premier homme que j’eusse jamais tué de ma main, et le fait de donner la mort à l’un de ses semblables est tout, dans la vie d’un homme, sauf anodin. Alors que je me dirigeais vers mon père pour le tirer à son tour du jardin des délices, je songeais à quel point j’étais plus que jamais heureux que ce fût, à Venise, une autre main que la mienne qui eût plongé l’épée dans ma première innocente proie. Car je venais d’apprendre une chose : lorsqu’on tue un homme, en tout cas quand on le transperce d’une lame, celle-ci pénètre assez facilement dans la chair de la victime, presque avidement, comme avec le consentement de celui qu’on poignarde. Mais alors, elle se trouve comme saisie par les muscles déchirés, retenue aussi étroitement que l’avait été mon propre outil dans les chairs virginales de la jeune Doris. Je n’avais eu aucun mal à enfoncer ma lame dans le ventre du vieux Beauté, mais je ne pus l’en retirer. J’avais à cet instant compris, et cela me révolta, qu’un acte aussi horrible et aussi simple ne pourrait plus jamais, une fois accompli, être annulé ou effacé. Cela rendait au meurtre sa sinistre vérité, moi qui me l’étais longtemps peint sous les couleurs de l’exploit intrépide, du panache, voire de l’action d’éclat.
Lorsque j’eus réussi, non sans mal, à remettre mon père sur pied, je l’amenai sur la scène du crime. Oncle Matteo avait étendu le tenancier sur sa propre paillasse de couvertures malgré l’écoulement de son sang et avait disposé les membres de Beauté dans une position assez digne pour attendre la mort. Tous deux étaient en train de converser, comme deux compagnons ou peu s’en fallait. Le vieil homme était le seul d’entre nous à être habillé. Il leva les yeux vers moi, son meurtrier, et dut voir sur mon visage la trace des larmes car il déclara :
— Ne regrette rien, jeune infidèle. Tu as occis le plus égaré de tous. J’ai commis une terrible faute. Le Prophète – que la paix et la bénédiction soient sur lui – nous enjoint de traiter un invité avec la plus grande révérence et le plus profond respect. Fût-il le plus misérable des pauvres, même un incroyant, n’y eût-il plus dans la maison qu’une seule miette à manger, la famille de l’hôte étant affamée, c’est encore à l’invité qu’il faut offrir cette miette. Même à son ennemi juré, celui qui reçoit doit hospitalité et protection tant qu’il est sous son toit. J’ai désobéi à cette loi sacrée, ce qui m’aurait privé, si j’avais vécu, de ma Nuit de tous les possibles. Aveuglé par ma cupidité, j’ai agi sans réfléchir et j’ai péché. Pour cette faute, je demande le pardon.
J’essayai de répondre que je pardonnais, mais ma voix s’étrangla dans un sanglot, ce dont je me félicitai aussitôt après quand je l’entendis poursuivre :
— J’aurais pu aisément droguer votre petit déjeuner demain matin et vous laisser prendre un peu de distance avant que vous ne tombiez inanimés. J’aurais alors pu vous dévaliser et vous tuer en plein air, et non sous mon toit. Cela aurait été considéré comme un haut fait vertueux et aurait plu à Allah. Mais je n’ai pas choisi d’agir ainsi. Bien que j’aie toujours connu une vie de dévotion et de foi, bien que j’aie tué beaucoup d’autres infidèles pour la plus grande gloire de l’Islam, cet acte d’impiété me coûtera pour l’éternité ma place au paradis de Djennet, avec ses beautés surnaturelles, son bonheur perpétuel et son indulgence infinie. Cette perte m’afflige sincèrement. J’aurais dû vous tuer de façon plus convenable.
Je dois avouer que ces paroles me coupèrent net toute envie de pleurer. Nous fixions le tenancier avec froideur quand il se remit à parler :
— Mais vous avez vous-mêmes la possibilité de vous comporter vertueusement à mon égard. Quand je serai mort, ayez l’obligeance de m’envelopper dans un linceul. Portez mon corps dans la pièce principale et allongez-le en son centre, dans la position consacrée. Enroulez mon turban autour de mon visage et placez-moi de façon que mes pieds soient orientés au sud, en direction de la sainte Kaaba de La Mecque.
Mon père et mon oncle se regardèrent et haussèrent les épaules, mais nous fîmes bien de ne rien promettre, car le vieux démon cracha ainsi ses derniers mots :
— Quand vous aurez agi de la sorte, vils chiens, vous mourrez dans la vertu. Car aussitôt que mes frères du Mulahidat seront venus ici et m’auront trouvé mort d’un coup de couteau dans le ventre, ils suivront les pas de vos chevaux et vous retrouveront pour vous faire subir le sort que j’ai échoué à vous infliger. Salââm aleikum.
Sa voix n’avait aucunement faibli, mais, après avoir ainsi, de la façon la plus perverse, appelé la paix sur nous, Beauté de la lune vertueuse ferma les yeux et mourut. Et me retrouvant pour la première fois au chevet d’un mort, je constatai que les décès étaient aussi écœurants que les crimes. Car, au moment où il expirait, Beauté, d’une façon en l’occurrence tout sauf belle, vida copieusement sa vessie et ses intestins, souillant à la fois ses vêtements et les couvertures tout en inondant la pièce d’une puanteur insoutenable.
Cette dégoûtante indignité n’est certes pas l’ultime chose dont on voudrait que les gens se souvinssent. Mais il m’a été donné depuis d’assister à maint décès, et, sauf dans les cas où le défunt avait eu le temps de se soulager peu avant, c’est ainsi que tous les êtres humains font leurs adieux à la vie. La chose est valable pour les plus forts et les plus braves des hommes comme pour les plus jolies et les plus pures des femmes, que la mort soit violente ou qu’ils glissent sereinement dans le sommeil de l’au-delà.
Quand nous fûmes sortis de la pièce à la recherche d’air frais, mon père poussa un soupir :
— Bon. Et maintenant ?
— Avant tout, décréta mon oncle, détachant les lanières qui retenaient ses poches de musc, délivrons-nous de ces inconfortables pendeloques. Il est évident qu’elles seront tout autant à l’abri dans nos sacs, en tout cas pas moins exposées, et, à tout prendre, je préférerais encore perdre ces bourses de musc que mettre en péril les miennes, auxquelles je tiens tout particulièrement.
Mon père marmonna :
— S’en faire pour ses boules, alors que nous risquons de perdre nos têtes ?
J’intervins alors, assez gêné :
— Mon père, mon oncle, je suis désolé. Si nous devons être poursuivis par les Egarés survivants, alors j’ai eu tort de tuer celui-ci.
— Sottise, jeta mon père. Si tu ne t’étais pas éveillé pour agir avec célérité, nous n’aurions même pas été en position d’être pourchassés.
— Il est vrai que tu es impétueux, Marco, convint oncle Matteo. Mais si tout homme devait s’arrêter avant chaque action pour en peser une à une les conséquences, il serait un très vieil homme avant d’avoir accompli quoi que ce fut. Nico, je pense que nous devrions garder pour compagnon ce jeune homme à la fougue si bénéfique. Plutôt que de le renvoyer sain et sauf à Constantinople ou à Venise, laissons-le nous accompagner jusqu’à Kithai. Mais enfin, tu es son père. C’est à toi de te prononcer.
— Je serais assez d’accord pour te suivre, Matteo, reconnut mon père. Et il me dit : Si tu souhaites nous accompagner, Marco...
Je lui adressai un sourire radieux.
— Alors, viens avec nous. Tu le mérites. Tu as bien agi, cette nuit.
— Peut-être même mieux que bien, ajouta mon oncle, songeur. Ce bricòn vecchio s’est lui-même appelé le plus égaré de tous. N’est-il pas possible qu’il ait voulu signifier par ces mots qu’il était le chef suprême de cette organisation ? N’était-il pas tout simplement le dernier cheikh ul-Jibal à continuer de régner ? Un Vieux, ça, il l’était déjà...
— Tu veux dire que... j’aurais éliminé le Vieux de la Montagne en personne ?
— On ne pourra pas le savoir, tempéra mon père. Sauf si, bien sûr, les autres haschischins nous mettent le grappin dessus. Et je n’ai pas tellement envie de le savoir, au fond.
— Ils ne nous rattraperont pas, martela oncle Matteo. Nous avons déjà été quelque peu négligents en nous aventurant si loin dans une contrée étrangère sans autres armes que nos couteaux de voyage.
Mon père prit alors les choses en main.
— Ils ne nous prendront en chasse que s’ils ont une raison de le faire. Il nous surfit donc de leur en supprimer le motif. Laissons-les croire que le tenancier est parti en escapade, tuer un mouton pour garnir son cellier, par exemple. Il pourrait s’écouler plusieurs jours avant que de prochains visiteurs se présentent, et quelques-uns de plus avant qu’ils s’inquiètent de ce qu’a pu devenir le maître des lieux. Le temps qu’un Egaré ou un autre se lance à sa recherche, puis cesse de lui courir après pour se mettre à suspecter une affaire louche, nous serons loin.
— Tu veux que nous emmenions avec nous le vieux Beauté ?
— Pour risquer une rencontre embarrassante à deux pas d’ici ? (Mon père secoua négativement la tête.) On ne peut pas non plus le jeter dans le puits, ni le cacher, ni l’enterrer. Le premier voyageur arrivé s’en ira, en effet, aussitôt chercher de l’eau. Et ces Arabes ont le flair d’un chien de chasse dès qu’il s’agit de renifler quelque chose de caché ou de repérer une terre fraîchement retournée.
— Pas dans la terre donc, ni dans l’eau, résuma mon oncle. Il ne reste qu’une alternative. Je ferais bien de m’en occuper avant d’aller me rhabiller.
— En effet, concéda mon père d’un air entendu. (Il se tourna alors vers moi.) Marco, fouille où tu voudras, mais trouve-nous de quoi remplacer le tas de couvertures souillées de ton oncle. Et vois, pendant que tu y seras, si tu peux dénicher des armes quelque part. Il se pourrait que nous en ayons besoin.
Cet ordre me fut à l’évidence donné dans le seul but de m’éloigner afin qu’ils puissent procéder à ce qu’ils avaient en tête. La mission que l’on m’avait confiée me prit du reste un certain temps, car le caravansérail était ancien et avait dû avoir une longue suite de propriétaires dont chacun avait construit et ajouté de nouveaux bâtiments à l’ensemble. L’édifice principal était un vaste dédale de couloirs et de chambres, d’armoires et de lieux d’aisances, de coins et de recoins, sans compter les étables, les remises, les enclos à moutons et autres dépendances. Mais le vieil homme, comptant apparemment sur l’efficacité de ses drogues et de ses duperies, n’avait pas pris la peine de dissimuler ses biens. À en juger par l’arsenal d’armes et l’amoncellement de provisions qu’il détenait, il avait été ou bien le Vieux de la Montagne en personne, ou du moins l’un des principaux pourvoyeurs des Mulahidat.
Je piochai dans la considérable réserve de matériel deux couvertures de laine. Puis, fouillant parmi les armes sans parvenir à y trouver de ces épées droites auxquelles nous étions habitués, nous autres Vénitiens, j’en sortis quelques-unes des plus brillantes et des plus affûtées. Munies d’une large lame incurvée – un peu comme des sabres dont seul le côté convexe aurait été coupant –, elles portaient le nom de shimshir (cimeterre), ce qui signifie « lion silencieux ». J’en pris trois, une pour chacun, ainsi que des ceintures munies de boucles de cuir pour les y accrocher. J’aurais pu en profiter pour enrichir considérablement nos bourses, car Beauté avait accumulé une impressionnante fortune en banj présenté sous toutes ses formes : sachets de branches séchées, briques de résine compactée, flacons d’huile concentrée. Mais je laissai tout cela en place.
L’aube commençait à poindre lorsque je rassemblai mes trouvailles dans la pièce principale où nous avions dîné la veille. Mon père s’activait à préparer notre petit déjeuner sur le brasero, choisissant les ingrédients avec le plus grand soin. Au moment où j’entrai, j’entendis une série de bruits provenant du jardin tout proche : un long sifflement froufroutant, puis un choc mat, lourd et massif, suivi d’un hurlement grinçant : kyyaa ! Mon oncle fît alors son apparition, toujours nu, la peau constellée de taches de sang et la barbe enfumée, et déclara d’un air satisfait :
— C’était le dernier voyage de ce vieux démon, et il est parti comme il le souhaitait. J’ai brûlé ses effets ainsi que les couvertures et dispersé toutes les cendres. Dès que nous serons habillés et nourris, nous pourrons partir.
Je compris évidemment qu’en fait de sépulture, Beauté de la lune vertueuse avait eu droit à des obsèques pas très musulmanes et trouvai curieuse l’expression d’oncle Matteo : « il est parti comme il le souhaitait ». Je lui posai donc directement la question. Pouffant d’un petit rire, il me répondit :
— Sa dépouille s’est envolée vers le sud. En direction de La Mecque.